Les six trublions (3/6)

La Terminale A du Lycée Georges Brassens de Vachistan-sur-le-Lai est une classe plutôt calme, plutôt studieuse, mais régulièrement troublée par l’attitude de six élèves réfractaires qui refusent l’autorité du professeur Imperium, un magister excessivement dur, strict, impitoyable, et n’ayant pas de scrupule à faire régner parfois l’injustice. A l’issue du conseil de classe durant lequel sont jugés les éléments perturbateurs, les six élèves en question, pourtant fort différents les uns des autres, se retrouvent logés à la même enseigne : ils sont renvoyés de l’établissement et condamnés à l’école buissonnière.        
                Le lycée est alors ravi de se débarrasser de ceux que l’on appelle grossièrement les six trublions. Les autres élèves, dociles et participatifs, ne seront plus tentés par la sédition et l’indiscipline de leurs petits camarades. Or, un problème survient et le renvoi des six garçons est reporté. En effet, le recteur d’académie, affolé par la hausse de la déscolarisation dans les lycées et par les statistiques ahurissantes de sa circonscription, ordonne le maintien temporaire des trublions. Un inspecteur et un psychologue sont envoyés dans la classe du professeur Imperium pour définir si les six élèves méritent réellement le renvoi définitif et si une réorientation scolaire n’est pas envisageable pour certains d’entre eux. Ils établissent le rapport suivant :

« Dans cette classe de trente-trois élèves, dirigée par Maître Imperium (dont nous avons aisément deviné la cruauté et l’intransigeance malgré ses faux airs de pédagogue), une vingtaine d’entre eux font montre d’une discipline remarquable et d’une obéissance qui peut parfois prêter à sourire, tant les exigences du professeur sont démesurées, voire insensées. Le profil atypique de Maître Imperium est une première clef pour comprendre l’attitude réfractaire des autres élèves de la classe, et plus précisément des six cas ayant fait dernièrement l’objet d’un conseil de discipline et d’un renvoi définitif. Bien que le corps enseignant s’accorde à dire qu’aucun de ceux-là n’est récupérable, qu’il n’y en a pas un pour rattraper les autres, que tous sont de la même engeance, nous avons constaté, après deux semaines d’immersion dans la classe, que chacun exprimait une forme de contestation particulière et un degré plus ou moins élevé d’insubordination. Nous avons classé ces différents genres de contestataire dans un ordre croissant, selon le danger potentiel qu’ils représentent. »

                La Vachosphère vous présentera un cas par numéro :

 

3 – Le dissident

 

Il suffit de revenir à l’étymologie du terme « dissident » pour résumer en deux mots l’attitude de cet élève. En effet, le préfixe -dis (que l’on trouve dans discorde, dispute, distance), et qui renvoie à l’idée de séparation, a été associé au verbe sidere qui signifie « être assis » ; ainsi nous avons « dis-sidere », « se séparer de ceux qui sont assis », autrement dit « être en opposition ». Mais nous pouvons entendre dis-sidere d’une autre façon, à savoir, comme « se séparer en étant assis », et soulever alors un paradoxe, criant chez l’élève en question, mais aussi symptomatique de notre actuelle dissidence. Cependant, nous tâcherons dans ce rapport de nous cantonner à une analyse psychologique de l’individu et de ne pas nous répandre en des élucubrations sociologiques n’ayant pas lieu d’être.
Le dissident est donc avant tout un séparatiste. Tous les jours, à huit heures, maître Imperium procède à l’appel, et tous les jours, lorsqu’il prononce le nom de notre élève, ses camarades (plus ponctuels et plus dociles qu’un courtisan respectant l’étiquette sous Louis XIV) s’écrient en chœur et avec un entrain de délateur : « Absent ! » Généralement, c’est vers treize heures et quart que l’on voit poindre au seuil de la classe le petit minois du dissident. Son irruption porte systématiquement le professeur à ébullition ; ce dernier tourne à l’écarlate, les veines de son front gonflent comme le ballon d’une montgolfière, il fulmine, il grogne, il crache, et tel une locomotive infernale, il s’excite, il déraille et il fume. Le dissident s’en amuse beaucoup, et c’est le sourire aux lèvres qu’il regagne son bon vieux dernier rang, son havre de quiétude, loin, bien loin des fayots, des lèches-bottes et des binoclards. Il est avide de solitude, d’isolement, d’exil. Comme les opposants de Staline, il voudrait sans cesse être exclu de cours, recevoir d’atroces châtiments pour pouvoir après démontrer toute l’abjection des maîtres. On le traînerait jusqu’à un goulag de fortune, un local technique, au sous-sol, au fond d’une cours privée, dans une Sibérie lointaine, où des tortionnaires (des vilains pions) s’adonneraient aux pires sévices mais où il jouirait du plaisir pervers d’être injustement condamné. Seulement, rien de toute cela n’arrive. Le dissident voit son insolence et son indifférence faiblement récompensées : il écope d’une modique punition, cinquante lignes à copier, « Je tâche d’être chaque jour à l’heure en classe et de ne pas perturber mes camarades par mon comportement désobligeant et mes remarques blessantes », son poignet en pâtira mais cela ne fera pas de lui un martyr.
De même que le désobéissant, le dissident n’accorde aucune importance à la reconnaissance scolaire. Les « mentions très bien », les « félicitations du conseil de classe », les « bons points », sont pour lui comme les médailles de la légion d’honneur, des récompenses décernées à des imposteurs et des guignols, le laudanum qui maintient les élèves dans l’idéal méritocratique. C’est pourquoi il n’interrompt jamais ses phases d’absentéisme, même en période d’examen. Tandis que ses consorts désespèrent face à leur sujet d’Histoire, avachis sur leur chaise, un samedi matin, lui, se permet une longue crastine du fond de sa couche. Celui qui refuse de s’asseoir avec les autres s’assied tout seul chez lui, sur un canapé rouge de préférence. Il n’avance peut-être pas beaucoup, vautré sur son sofa, mais le fait d’être éloigné du troupeau lui donne le sentiment d’une avancée.
En attendant d’acquérir poids et crédit pour réunir sous sa coupe l’ensemble des contestataires, le dissident travaille son charisme, sa prestance, son personnage. Il s’est même mis au culturisme afin d’en imposer auprès de la plèbe ; eh oui, fort de l’adage « La raison du plus fort est toujours la meilleure », il sait qu’intimider c’est déjà convaincre. Il se voit comme le loup solitaire de la fable, dont les moutons médisent, et que le berger chasse. Si seulement il savait qu’il traînait une réputation de vilain petit canard, et non de leu féroce… Le professeur Imperium esquisse de doux sourires en le voyant feuilleter le Gai Savoir dans les ténèbres du dernier rang. « Encore un futur révolutionnaire… » murmure-t-il goguenard. Mais nous sommes catégoriques : cet élève est un déserteur, pas un mutin. Et ses lectures nietzschéennes, loin de faire naître en lui la véritable fièvre révolutionnaire, n’entretiennent qu’une philosophie (émancipatrice ?) dont il fait son mode de vie. Finalement, celui qui s’éloigne est-il toujours à blâmer ? Pensons au Christ qui, à l’heure de son arrestation, s’éloigne pour prier dans le jardin de Gethsémané ; à Zarathoustra, retiré toute une décennie dans les hautes montagnes, et qui « décline » à mesure qu’il redescend vers les hommes ; au Buddha exhortant les hommes à « aller en solitaire ». Espérons qu’il s’en inspire.
Nous ne préconisons pas le renvoi pour cet élève, mais il faut d’ores et déjà s’attendre à son départ ; un matin de printemps, il franchira les grilles et disparaîtra dans la ruelle du monde. Et nous ne pourrons rien y faire.

via Mort aux vaches, mort aux condés !

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